La Part de l'autre, Eric-Emmanuel Schmitt
Lu dans le cadre d'une lecture commune organisée par Nath Choco
Je n'étais pas spécialement attirée par ce titre, mais l'idée de l'échange et mon projet de lire toute l’œuvre d'Eric-Emmanuel Schmitt m'ont convaincue de le lire. Mes réticences venaient de la difficulté de se passionner pour le destin d'un tel personnage et ce pendant plus de cinq cents pages. En effet, malgré ses déboires, on ne peut pas vraiment compatir à son sort quand on connait la suite.
EE Schmitt retrace le destin parallèle de deux « versions » d'Adolf Hitler, la version originale qui nous permet de découvrir la genèse du monstre, et la version imaginaire, celle qu'Hitler aurait pu devenir s'il n'avait pas subi un échec aux Beaux-Arts et s'était décidé à se faire soigner.
Version originale : on fait la connaissance d'Hitler au moment où il est recalé aux Beaux Arts de Vienne. Il est pour ainsi dire seul au monde. Son père, violent et insipide, est mort depuis quelques années ; il a récemment perdu sa mère, qui croyait fermement en ses qualités artistiques et de laquelle il tient cet acharnement pour la peinture. Ne lui reste qu'une tante qui achète sa tranquillité à coups de billets et sa sœur Paula, « cette gamine insolente et moche pour laquelle il ne ressentait que de l'indifférence ».
Avec cet échec retentissant commence un long parcours de déni et de mensonges. Hitler, au lieu d'accepter l'échec et de rebondir, se convainc de l'erreur du jury qui l'a sous-estimé et n'a su déceler la grandeur et le génie présents en lui. Il raconte à qui veut l'entendre qu'il est étudiant à l'Académie des Beaux Arts et vit d'expédients. C'est paradoxalement un jeune homme à la fois timoré et bouffi d'orgueil qui refuse de nouer des relations avec les autres et vit dans l' austérité. Étranger à toute émotion, à tout sentiment humain, on ne lui connaît ni amitié, ni amour. Il ne réussira à éprouver de l'affection que pour les animaux. Et puis survient la première guerre mondiale dans laquelle Hitler peut s'épanouir et se sentir comme un élu parce qu'il survit au milieu des assauts. La guerre lui permet d'être nourri et logé et le conforte dans l'idée qu'il est voué à un destin d'exception en même temps qu'elle le libère des contingences matérielles. C'est donc au début un personnage simplement antipathique quand il n'est pas pitoyable mais qui met très vite mal à l'aise avec son sentiment de supériorité et son inhumanité.
Version imaginaire : on suit en parallèle le parcours d'Adolf H. qui, lui, a été accepté aux Beaux Arts et qui fait en même temps que ses études un apprentissage sentimental. Il fait une analyse pour remédier à son problème avec les femmes et mène ensuite une vie tout à fait normale, permettant au monde d'échapper à la guerre.
Je n'ai pas apprécié le sujet et pour moi cette lecture a été difficile. Je reconnais cependant que ce livre est pour moi du « grand » E-E Schmitt par son style et sa construction, et qu'il prête à réflexion.
Ce qui fait frissonner, c'est de découvrir le nombre incommensurable de victimes qui aurait été épargné si Hitler avait suivi un tout autre parcours. Selon l'auteur, on aurait échappé à un conflit mondial. Il est absolument terrifiant de penser qu'un seul homme au pouvoir peut provoquer un tel cataclysme.
Et pourtant, ce qui m'a étonnée au début du roman, c'est de découvrir un Hitler choqué par les idées antisémites qui se propageaient à l'époque. Il ne semble devenir antisémite lui-même qu'en 1918, au lendemain de la défaite allemande, parce que cela lui apparaît comme une explication de cet échec inadmissible à ses yeux. Il aurait donc pris appui sur cette idéologie pour se faire entendre et accéder au pouvoir, avec les conséquences funestes que l'on sait.
Je ressors donc perplexe de cette lecture : d'un côté, on assiste à la biographie prédestinée d'un monstre, de l'autre, à un petit roman d'amour banal, au héros quelconque, voire sympathique. Impossible pour moi d'entrer vraiment dans ce double univers et d'y prendre plaisir même si j'ai retrouvé ce qui pour moi fait le charme de l'écriture de l'auteur, le style limpide à la fois cousu de poésie et de franc-parler.
Voici quelques citations pour vous donner une idée :
p. 53 « Hitler sourit et, dans ce sourire, il y avait tout la condescendance de la divinité qui redescend au niveau des hommes pour leur signifier avec une tristesse lassée : « Non, je ne vous en veux pas de n'être que ce que vous êtes, je vous pardonne. » »
p. 140 « Voilà comment il faut mourir, seul, à la tête de tous, seul au-dessus de tous, le front toujours dans les nuages. »
p. 144 « Il se pencha sur ce Jésus insolent, ce gosse de riche pourri d'espoir et d'affection rôtissant comme une dinde de Noël sous la lumière dorée des cierges, il entendit son propre ventre qui gargouillait de faim et il cracha lentement. »
p. 161 « Hitler se trouvait à Munich et il se voulait allemand. Même si ses parents avaient fait l'erreur d'être autrichiens et de le faire naître en Autriche, Hitler savait qu'il était allemand. C'était la seule naissance acceptable, noble, digne de lui. Il ne pouvait pas appartenir à une nation plus petite, moins puissante que l'Allemagne. »
p. 191 « Comment peut-on commander les hommes si l'on n'appartient pas à soi-même à l'humanité ? »
L'avis de Nath et des autres participants ici.














